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Rencontre entre deux anciennes étudiantes de « Brockwood Park School »



Claire Bernardo (étudiante de 1982 à 1984) et Hilkka Silva (étudiante de 1991 à 1994) se questionnent sur leur passage à Brockwood, une école Krishnamurti, située dans le Hampshire en Grande-Bretagne. Elles se sont rencontrées lors des séminaires organisés autour de l’œuvre de Krishnamurti chaque été à Saanen en Suisse.

H.S. : Claire, comment as-tu découvert l’école de Brockwood ?

C.B. : En lisant des ouvrages de Krishnamurti à l’âge de dix-sept ans. J’ai ensuite assisté aux conférences qu’il donnait à Saanen en 1982. Là, j’ai rencontré des étudiants et des professeurs de l’école, dont la directrice de l’époque qui m’avait beaucoup impressionnée !

H.S. : Donc tu devais déjà être dans une sorte de recherche si tu lisais Krishnamurti ?

C.B. : J’étais en effet très intéressée par la dimension spirituelle sans jamais me satisfaire des auteurs que je lisais. Je m’intéressais à l’éducation et j’étais plutôt anticonformiste ou en pleine crise d’adolescence ; je n’aimais pas les réponses toutes faites des parents, et des enseignants ! Et toi, tu étais plus jeune quand tu y es allée... Est-ce que ce sont tes parents qui t’ont fait découvrir l’école ?

H.S. : C’était plutôt au hasard d’une rencontre avec un enseignant de l’école. Ma famille et moi ne connaissions pas Krishnamurti, mais je vivais un profond sentiment d’insatisfaction vis-à-vis de mes études et de la vie en général ! Je n’arrivais pas à comprendre la direction que prenait notre société à cause des problèmes politiques (guerre du Golfe...), environnementaux, etc. Je ne voyais pas vraiment ce qu’était ma place, mon rôle, mon but dans le monde ! Des questions très existentielles, c’est vrai, mais que beaucoup d’ados se posent de manière plus ou moins claire, me semble-t-il ? J’ai donc profité de l’opportunité de partir à l’aventure pour découvrir cette école dont on me parlait. Une fois arrivée pour ma visite d’une semaine à l’essai, le vert intense des champs et des bois tout autour de l’école m’ont tout de suite capturée ! Et l’accueil très chaleureux de tout le monde aussi. Je ne savais pas alors qu’on pouvait être aussi sympathique et ouvert aux autres, comme cela, aussi facilement ! je n’ai plus voulu repartir

H.S. : Et cet intérêt que tu portais déjà sur l’éducation, partait-il d’un questionnement semblable ? Qu’as-tu en fait trouvé là-bas ?

C.B. : Avant d’aller à Brockwood j’étais déjà impliquée dans beaucoup d’activités et bien intégrée dans le milieu où je vivais. Cette école a été pour moi un espace pour expérimenter une éducation nouvelle, différente, créative. Trouver dans un cadre scolaire tout à la fois des cours de mathématique, de poterie, de physique, de jardinage ou de yoga et faire, en concertation avec les enseignants, des choix en fonction de ses affinités, capacités, objectifs personnels, montre un respect de la personne, c’est aussi courageux. J’avais, par exemple, dans mon emploi du temps des cours de biologie cérébrale, d’anglais et de bouturage.

Une chose que je retiens de mon passage à Brockwood, c’est la richesse de la nature, les biches, les moutons, tous ces arbres immenses, la lumière du petit matin et le jardin potager. Une tranquillité et une sérénité sont imposées par cet environnement. Il y a aussi dans cette école une liberté d’être soi-même dans une atmosphère amicale, la possibilité de discuter de tout sans agressivité. Je n’avais jamais vécu dans un internat auparavant. Le fait de partager le quotidien avec des jeunes de pays très différents est une expérience enrichissante même si cela est parfois difficile de perdre ses repères. J’ai par exemple découvert à quel point j’étais « française » dans mon conditionnement, mes habitudes, ma façon de penser, de parler.

H.S. : Pour moi qui venais juste de quitter un lycée parisien, ce fut un choc de découvrir que les profs étaient avant tout des êtres humains avec qui l’étudiant pouvait discuter, les deux pouvant se questionner l’un l’autre, sans sentiment d’autorité, de supériorité ou l’inverse. Les classes à effectif très réduit contribuent à ces échanges, mais également la simple possibilité qu’on se donne pour être ouvert au questionnement personnel et à celui des autres ! Nous vivions tous, enseignants et élèves, avec un intérêt et une responsabilité commune vis à vis du lieu.

C.B. : Est-ce qu’avec le recul tu te souviens de Brockwood comme d’une école ou plutôt d’un lieu de vie ?

H.S. : En fait les deux, et plus ! C’était l’espace éducatif où j’ai pu finir mes études secondaires en devenant bilingue. C’était un superbe espace physique : une magnifique demeure avec toute une incroyable famille de vraiment tous les horizons où j’ai pu tout de suite me sentir chez moi. Et peut être le point le plus important pour moi, un espace mental où j’ai pu apprendre à me connaître, observer et découvrir beaucoup des choses qui font la vie, comme nos relations aux autres, à la nature. Ce n’était pas forcément toujours évident non plus, mais c’est aussi grâce aux petites difficultés quotidiennes que j’ai été amenée à comprendre en quoi, en tant qu’individu, je pouvais aussi façonner ces relations. Mais je sais aussi que nous y apprenons tous des choses différentes ou de manière différente. Toi, pourquoi n’y es-tu restée qu’un peu plus d’un an ?

C.B. : Parce que mon objectif était de devenir éducatrice et de travailler avec de jeunes enfants, et que Brockwood n’accueillait que des élèves à partir de quatorze ans. Je suis donc partie pour l’Inde, dans une école Krishnamurti pour très jeunes enfants pendant quatre mois. A mon retour, j’aurais pu retourner à Brockwood, mais cela me démangeais de rencontrer ce que je croyais être la vraie vie. Brockwood était parfois comme un cocon fantastique, la réalité extérieure restant à découvrir.

H.S. : Pour moi c’était très différent. J’ai vu dans Brockwood une mini-représentation de tout ce qui se passait dans le monde. Cela me paraissait donc aussi réel, avec les mêmes complexités. Quand je suis partie, après trois ans, c’est avec l’impression que l’aventure continuait et que j’étais prête à faire face à la vie.

C.B. : Effectivement, aujourd’hui je suis persuadée que la frontière n’est pas bien épaisse entre l’école et l’extérieur. Brockwood fournit tout le confort physique et moral nécessaire à un questionnement seul et avec les autres. Je l’ai vécu comme une pause qui m’a donné une direction de vie solide. Ce confort minimum, nécessaire à tout être humain, tant physique que moral, est loin d’exister partout dans le monde. Le confort et la beauté de Brockwood faisaient de nous des privilégiés. Les paroles de Krishnamurti résonnaient fort parce qu’il y avait l’espace pour le silence, la sensibilité et la relation aux autres. Comment cette force qu’insufflait Krishnamurti à l’école de son vivant perdure-t-elle ? En quoi Brockwood est-elle une école Krishnamurti ?

H.S. : Son œuvre était toujours très présente quand j’y étais. D’une part au travers des activités organisées dans l’emploi du temps collectif, tel qu’une demi-journée par semaine consacrée spécifiquement à la lecture de ses ouvrages ou à l’écoute de cassettes de ses conférences, ou tout simplement à la réflexion, aux discussions, ou même au silence. D’autre part, un questionnement partagé par quelques enseignants et étudiants amène à une réflexion collective, de manière spontanée et permanente dans tous les moments de la vie. Je pense aussi que ce dont Krishnamurti parle est quelque chose de réel, de vivant. Il parle d’être un miroir qui reflète ce que nous sommes ; et l’expérience de Brockwood a le même effet, j’y ai appris que toutes les relations reflètent justement ce que nous créons en nous-même et autour de nous. L’école est le reflet de ce que chacun veut bien y apporter. Chaque année a d’ailleurs été très différente au travers des nombreuses activités proposées par les adultes ou étudiants et des personnalités très diverses.

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Article paru dans le n°38 (Juin/Juillet/Août/Septembre 2002) de la revue : Infos Yoga





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