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Question sur la coopération dans un lieu d’éducation



Bulletin n°66 – 1994 – Entretien entre Krishnamurti et des élèves et enseignants à Brockwood Park

Ce centre est un centre éducatif, ce qui implique que l’on y cultive l’intelligence, c’est-à-dire la
subtilité dans la compréhension, la faculté de choisir. Pour choisir la voie juste, l’esprit doit être
libéré de tout préjugé, de toute forme d’a priori. Voulez-vous d’un lieu comme celui-ci où vous
puissiez être éduqués dans la liberté, le bonheur, l’intelligence ? Cela demande vraiment de la
coopération, n’est-ce pas ?

Entretien entre Krishnamurti et des élèves et enseignants
Ce Bulletin est le premier de 1994, vingt-cinquième année depuis l’ouverture de Brockwood Park et
vingt-sixième année depuis la création de la Fondation Krishnamurti.

Dès le début, Krishnamurti a
passé à Brockwood plusieurs mois chaque année avec les étudiants et le personnel. Il a eu avec eux
de nombreux entretiens, semblables à ceux qui suivent, et qui sont extraits du livre* intitulé
« Beginnings of Learning ».

Krishnamurti : Nous parlions l’autre jour de ce que Brockwood Park s’efforce de faire. Nous disions
que ce centre est né pour susciter l’intelligence, autant que faire se peut. Le mot « intelligence »
signifie que l’on dispose de la faculté de comprendre — cela suppose non seulement la
compréhension mutuelle, mais inclut aussi tout ce que signifient la coopération, la liberté, la
discipline. Nous avons dit que l’intelligence suppose la liberté. Cette liberté n’appartient ni à moi, ni à
vous. Soyons parfaitement clairs à ce sujet. Et je vous en prie, n’hésitez pas à m’interrompre si vous
ne comprenez pas. Mais ne restez pas muets, pour dire ensuite : « Je ne suis pas d’accord avec
vous ». Nous nous efforçons d’aller ensemble à la découverte.

Puisqu’il se trouve que nous formons une petite communauté, qu’est-ce que cela signifie que de vivre
ensemble intelligemment ? Il va de soi que la première chose requise est que la liberté règne entre
vous, moi et tous les autres. La liberté ne signifie pas de faire tout ce qu’on veut, parce que si chacun
d’entre nous faisait ce qu’il veut, le chaos régnerait ici. Ou alors quelques-uns d’entre vous
formeraient un clan, croyant ainsi exercer votre liberté, et s’opposant à un autre clan. La liberté, ce
n’est pas cela non plus.

Peut-être allez-vous dire : « La liberté, c’est faire ce qui me plaît, parce que chez moi je fais ce qui
me plaît ; il n’y a personne pour m’en empêcher, et si quelqu’un le faisait, je me révolterais, je me
mettrais en colère, je ferais une fugue ». Faire tout ce qui nous plaît est chose pratiquement
impossible. Parce que ce qui nous plaît peut correspondre à un désir temporaire, éphémère, et si nous
faisions tout ce qui nous plaît sans considération pour les autres, nous ne pourrions pas vivre
ensemble. Donc, ne cherchez pas à m’écraser, et j’agirai de même envers vous. Voyez véritablement
quelles sont les responsabilités en jeu. Et la liberté implique que nous comprenions ensemble ce qu’implique l’autorité. Si je veille tard le soir et que vous me disiez qu’il est l’heure d’aller au lit, il
ne s’agit pas d’une démonstration d’autorité — ce ne serait guère intelligent. Parce que nous avons
approfondi ensemble cette question de l’heure du coucher, et avons d’un commun accord fixé cette
heure. Notre relation n’est donc pas autoritaire, ce n’est pas de la persécution, elle passe par
l’intelligence. Nous avons discuté de l’heure à laquelle il faut aller se coucher, c’est donc
l’intelligence qui parle, et non l’autorité. Si je réagis à ce que vous me demandez de faire de façon
amicale, ou bien avec agacement, que vous m’ayez parlé plus ou moins poliment, cela révèle un
manque d’intelligence. Je ne suis pas sûr que vous voyiez bien cela.
Interlocuteur : il y a aussi manque d’intelligence de la part de la personne qui s’adresse à moi de
manière abrupte.

K : Bien sûr, aucun d’entre nous n’a l’intelligence absolue. Mais nous apprenons : nous apprenons la
nature, la qualité de l’intelligence. Je me mets en colère, je profère certaines paroles, puis je me rends
compte que je suis stupide, ce qui fait partie de l’intelligence. La prochaine fois, je prendrai garde, je
ferai attention. Vous voyez, la coopération est une compréhension de l’intelligence.

I : Je me demande qui voit, qui observe ?

K : Vous-même. Je suis en colère contre vous, je dis : « Ecoute, ça fait dix fois que je te dis d’aller te
coucher, alors, s’il te plaît, va te coucher ». Je m’énerve, et je me dis : « Que c’est bête de s’énerver
contre une personne qui n’a pas l’intelligence de voir les choses, après en avoir discuté ». Je vois que
je me suis énervé. Alors où est le problème ?

I : Je me demande s’il est possible de voir sans le conditionnement ; l’observateur est encore sous
l’emprise du conditionnement.

K : Non, je ne veux pas entrer dans le domaine complexe du problème de l’observateur. Nous y
viendrons un peu plus tard - non que je ne prenne pas en compte vos propos, mais nous parlons pour
l’instant de la qualité de l’intelligence à l’oeuvre dans cette coopération.

I : Si quelqu’un vous reproche d’être autoritaire, c’est bien sûr une réaction ; mais se mettre en colère,
c’est aussi une réaction. Alors pourquoi ne pas dire : « Ne vous mettez pas en colère » ?

K : Evidemment. Nous vivons ensemble, nous essayons de voir les choses, de nous entre aider,
d’apprendre les uns des autres. Si vous refusez d’apprendre parce que vous vous croyez meilleur,
qu’allons-nous faire ? Les jeunes croient tout savoir ; qu’allez-vous faire s’ils disent : « Je ne suis pas
d’accord avec vous », et qu’ils n’en démordent pas ?

I : Nous allons creuser la question.

K : Mais s’ils refusent de creuser la question ?

I : Ce que nous sommes en train de faire, c’est justement de jeter des bases solides par rapport à tout
cela.

K : Exactement, nous essayons d’établir des bases solides nous permettant de vivre ensemble
intelligemment. Pas question de décréter que vous allez vivre intelligemment et me donner des
directives, ou que ce soit moi qui vous en donne ; c’est ensemble qu’il faut agir. La responsabilité
d’être intelligent incombe à nous tous. Que signifie donc ce mot ? Selon le dictionnaire, cela signifie
comprendre, avoir la faculté de comprendre.

I : Le sens littéral est de choisir entre différentes voies.

K : Oui, vous devez avoir la faculté de choix et cette faculté doit être intelligente. Si mon choix se
fonde sur le préjugé, ce n’est pas de l’intelligence. Si donc nous jetons les bases d’un environnement
dans lequel notre préoccupation essentielle est de vivre ensemble intelligemment, cela exige non
seulement la liberté, mais une conscience critique par rapport à nous-mêmes. Je dois être conscient de
ce que je fais, de mes raisons d’agir, des conséquences de mes actes ; et non m’obstiner à dire :
« Voilà ce qui est juste ! C’est ce que je pense ! Je n’en démords pas ! ». Car alors, vous cessez
d’apprendre ; et alors nous ne sommes pas en relation.

Nous voulons vivre ici une vie heureuse, libre et intelligente, ce que nous ne pouvons faire dans le
monde, car le monde est brutal et inconséquent. Ici, nous voulons créer une atmosphère, un
environnement, jeter les bases nous permettant de mener ensemble, en coopération, une vie heureuse,
intelligente. Et je suis en train d’expliquer ce que cela signifie que de vivre ensemble intelligemment.
Découvrez-le vous-même, ne restez pas muets, pour ensuite faire à votre guise. Discutez avec moi,
afin que nous apprenions de part et d’autre ce que c’est que d’être intelligent et de vivre ensemble en
coopérant. L’intelligence suppose la faculté de comprendre la liberté, et nous voulons tous être libres.
Nous ne voulons être sous le contrôle d’aucune tyrannie, que ce soit celle de la famille ni de
quiconque. Et nous nous efforçons de découvrir comment vivre ensemble librement. Je peux m’isoler
dans ma solitude, dans ma chambre, à l’écart de tous ; c’est peut-être cela que j’appelle ma liberté,
mais je ne peux pas vivre de cette manière. Nous sommes des êtres humains en relation les uns avec
les autres ; nous devons donc comprendre ce que cela signifie que de vivre ensemble dans la liberté.
Et cela exige de l’intelligence.

Comment allons-nous donc y arriver ? Il se peut que vous ayez votre conception de la liberté, et que
j’en aie une autre. Je me dis donc : « J’ignore ce que ça signifie, mais je vais chercher à savoir ». Est-ce
que vous voyez la différence ? Si vous dites dès le départ : « Je sais ce qu’est la liberté », alors
c’est terminé. Alors vous n’êtes pas assez intelligent pour apprendre des choses sur elle. Je ne sais pas
si vous voyez ce que je veux dire.

I : Vous vivez dans ce cas sous le joug de votre propre tyrannie.

K : Bien sûr ; vous vivez dans votre propre brouillard, ce qui n’est pas très intéressant. Nous devons
donc comprendre, tous autant que nous sommes, ce que cela signifie d’être libre. Avez-vous envie
d’apprendre ? Ou vous contentez-vous de dire : « Vous n’avez rien à m’apprendre, je sais déjà » ?

Quand vous dites cela, vous manquez déjà d’intelligence, parce que vous n’apprenez pas ; vous restez
figé dans l’idée que vous vous faites de la liberté. Je veux apprendre ce que cela signifie que de vivre
ensemble dans la liberté. La première chose à faire, c’est donc de ne pas me dire : « Je sais ce que ça
signifie ». Alors, voulez-vous apprendre ce que signifie la liberté ? Car c’est ce que nous voulons
faire à Brockwood.

Je vais vous montrer pourquoi. Dans la liberté, vous pouvez découvrir des choses nouvelles. Dans
l’univers de la science doit exister la liberté de découvrir des choses nouvelles. Dans les relations
humaines, ici, nous découvrons, nous apprenons des choses nouvelles sur nous-mêmes. Mais si je suis
déjà figé dans mes opinions, je ne peux pas apprendre. Je dois donc faire très attention, être conscient
de mes idées toutes faites ou de mes jugements figés, parce que c’est ainsi que fonctionne
actuellement l’univers, et il n’apprend pas. Les gens ont des opinions préconçues, des conclusions,
des idées toutes faites, et refusent d’en bouger. Et il y a des jeunes qui se révoltent contre cela, mais
ils ont également leurs propres opinions, leurs préjugés, leurs conclusions toutes faites, ils sont donc
comme leurs aînés.

I : Que faites-vous donc si les gens ont des opinions figées ?

K : Les gens qui ont des opinions, des jugements, des conclusions toutes faites, et qui s’y accrochent,
sont incapables de vivre ensemble librement, dans l’intelligence.

Avez-vous donc des opinions, des
jugements, des conclusions, une tradition ? Moi, oui, j’en ai, mais je vais apprendre. Vous voyez la
différence ? Après tout, ce centre est un lieu où nous recevons une éducation, qui ne se résume pas à
la géographie, à l’histoire, aux mathématiques, mais, avec l’aide des uns des autres, nous nous
entraînons nous-mêmes à être extrêmement intelligents lorsque nous quitterons cet établissement.

Peut-être ne le quitterez-vous jamais ; peut-être avez-vous envie d’enseigner ici, c’est à vous de
décider.

Ce centre est un centre éducatif. Ce qui suppose qu’on y cultive l’intelligence, qui est la subtilité dans
la compréhension, et la faculté de choisir. Pour choisir la voie juste, l’esprit doit être exempt de toute
forme de préjugé, de toute forme d’a priori. Souhaitez-vous qu’il y ait un endroit comme celui-ci, où
vous puissiez être éduqués dans la liberté, le bonheur et l’intelligence ? Cela suppose une coopération
réelle, n’est-ce-pas ?

I : Pourrions-nous parler de la sensibilité et de la considération envers les autres ?

K : L’homme a toujours tendu vers quelque chose de saint, de sacré. Se contenter d’être bon envers
les autres, d’être sensible, poli, plein d’égards, attentif, affectueux, cela manque de profondeur et de
vitalité. A moins de découvrir dans votre vie quelque chose de véritablement sacré, profond,
merveilleusement beau, qui est la source de toute chose, la vie reste très superficielle. Vous avez beau
faire un mariage heureux, avec des enfants, une maison, de l’argent, vous pouvez être intelligent et
célèbre, s’il vous manque ce parfum, tout n’est qu’une ombre, sans aucune substance.

Voyant ce qui se passe dans le monde, allez-vous, dans votre vie quotidienne, découvrir quelque
chose qui soit réellement vrai, réellement beau, sain et sacré ? Si vous avez cela, alors la politesse a
un sens, alors la considération a un sens, une profondeur, alors quoi que vous fassiez, ce parfum vous
accompagnera toujours. Comment allez-vous procéder ? Votre éducation ne consiste pas seulement à
apprendre les mathématiques, mais à découvrir aussi cela.

Pour voir les choses de façon très distincte, même cet arbre par exemple, votre esprit doit faire
silence, n’est-ce pas ? Pour voir cette image, je dois la regarder, mais si mon esprit bavarde, et dit :

« J’aimerais bien être dehors », ou bien : « Je voudrais bien avoir un pantalon mieux que ça », si mon
esprit vagabonde, jamais je ne pourrai voir distinctement cette image. Pour voir une chose très
distinctement, mon esprit doit être tout à fait tranquille. Voyez-en d’abord la logique. Pour observer
les oiseaux, pour observer les nuages, les arbres, l’esprit doit être extraordinairement immobile et
silencieux.

Il existe au Japon et en Inde divers systèmes permettant de contrôler l’esprit pour qu’il atteigne
l’immobilité absolue. L’idée étant qu’ayant atteint ce silence, cette immobilité, vous faites alors
l’expérience de quelque chose d’incommensurable. On dit que la première condition, c’est le silence
et l’immobilité de l’esprit : il faut donc le contrôler, l’empêcher de vagabonder, et une fois atteinte
cette impassibilité de l’esprit, la vie est extraordinaire. Or, lorsque vous contrôlez, ou que vous forcez
votre esprit, vous le déformez, n’est-ce pas ? Si je me force à être bon, ce n’est pas de la bonté. Si je
me force à être extrêmement poli envers vous, ce n’est pas de la politesse. Donc, si je force mon
esprit à se concentrer sur cette image, il y a tension, effort, douleur, contrainte. Cet esprit-là n’est
donc pas un esprit tranquille. Est-ce que vous voyez ? Nous devons donc nous demander s’il existe
un moyen de parvenir à ce silence, cette immobilité de l’esprit, mais sans distorsion, sans effort, sans
qu’on se dise : « Il faut que je le contrôle » ?

Bien sûr qu’il existe un moyen. Il y a une tranquillité, une immobilité, un silence sans effort. Cela
suppose de comprendre ce qu’est l’effort. Et lorsque vous comprenez ce qu’est l’effort, le contrôle, la
contrainte - que vous le comprenez non seulement de manière verbale, mais que vous en voyez la
vérité, cette perception même apporte à l’esprit ce silence, cette immobilité.

Vous vous réunissez tous les matins. Que se passe-t-il, que faites-vous lorsque vous vous trouvez
réunis ?

I : Nous restons assis sans bouger et en silence dans cette salle.

K : Pourquoi ? Allez, discutez-en avec moi. Est-ce que vous lisez quelque chose ?

I : Parfois on lit un texte.

K : Et qu’est-ce que tout cela signifie ? Pourquoi vous réunissez-vous chaque matin ?

I : On m’a dit que c’était pour prendre conscience de la notion de communauté.

K : Lorsque vous être assis là en silence et sans bouger, avez-vous ce sentiment de communauté ? Le
ressentez-vous vraiment ? Ou n’est-ce qu’une idée abstraite ?

I : Ca dépend : certains le ressentent, d’autres pas.

K : Mais pourquoi vous réunissez-vous, au fait ? Allez ! Vous n’intervenez pas dans la discussion !

Eh bien, cette assemblée matinale, où vous êtes assis ensemble, si vous faites les choses correctement,
c’est quelque chose d’extraordinaire. Je me demande si vous avez jamais creusé la question. Lorsque
vous êtes assis, êtes-vous vraiment assis en silence et sans bouger ?

Votre corps est-il vraiment
immobile ?

I : Non, la plupart du temps, non.

K : Qu’est-ce qui l’en empêche ? Savez-vous ce que ça signifie d’être assis immobile et en silence ?

Gardez-vous les yeux fermés ? Mais répondez ! C’est moi qui fais toute la conversation. Qu’est-ce
que vous faites ? Etes-vous détendus ? Restez-vous vraiment immobiles ?

I : Quelquefois on est vraiment tout à fait détendus.

K : Un instant ; ne dites pas « quelquefois ». Ce n’est qu’une échappatoire, tenez-vous en à une
question.

I : Moi je reste tout à fait tranquille.

K : Qu’entendez-vous par rester tranquille ? S’agit-il de tranquillité physique ?

I : Oui.

K : Et cela revient à quoi ? Je vous en prie, écoutez bien. Est-ce que vos nerfs, les mouvements de
votre corps et vos yeux, tout est absolument au repos ? Est-ce que votre corps est au repos, sans le
moindre tressaillement, et lorsque vous avez les yeux fermés, sont-ils immobiles ? Rester assis
tranquillement signifie que tout votre corps est détendu, que vos nerfs ne sont pas tendus, irrités, qu’il
n’y a aucun mouvement de friction, sur le plan physique : vous êtes en repos total. Les yeux, vous le
savez, sont perpétuellement en mouvement parce que vous regardez sans cesse une chose ou une autre, donc lorsque vous fermez les yeux, maintenez-les dans l’immobilité totale.

Vous entrez dans cette salle le matin pour vous y asseoir dans le silence et l’immobilité : c’est pour
que s’instaure l’harmonie entre votre esprit, votre corps et votre coeur.

Cela se passe au début de la
journée, afin que cette tranquillité se prolonge tout au long du jour, et ne se réduise pas à dix minutes
ou une demi-heure. Cette tranquillité persiste, que vous soyez en train de faire du sport, de crier ou de
bavarder ; il y a toujours à la source, ce mouvement silencieux. Est-ce que vous suivez ?

I : Comment cela ?

K : Je vais vous montrer. Voyez-vous à quel point c’est important ? Ne demandez pas « comment »,
mais voyez d’abord la logique, les raisons de tout cela. Lorsque vous vous rassemblez le matin,
pendant dix minutes, vous restez assis dans le silence et l’immobilité absolus. Eventuellement, vous
lisez un texte - Shakespeare, ou un poème, - et vous faites provision de silence et de tranquillité.

Lorsque vous êtes assis dans l’immobilité complète, sans le moindre mouvement, en sorte que vos
mains, vos yeux, tout en vous est parfaitement immobile, que se passe-t-il ? Quelqu’un a lu un
poème, et vous l’avez écouté. En vous rendant jusqu’à cette salle, vous avez observé les arbres, les
fleurs ; vous avez vu la beauté de la terre, du ciel, vous avez vu les oiseaux, les écureuils. Vous avez
observé tout ce qui vous entoure. Et, après avoir tout observé autour de vous, vous entrez dans la
salle ; vous n’avez plus envie alors de regarder le monde extérieur. Je me demande si vous me
suivez ? Vous en avez terminé avec votre observation extérieure, en regardant très attentivement ce
qui vous entourait au moment d’entrer. Alors, vous restez assis, immobiles et silencieux, sans le
moindre mouvement. Alors vous faites provision de silence et de tranquillité, sans effort. Vous êtes
vraiment silencieux, immobiles. Ensuite, lorsque vous partez, lorsque vous enseignez, ou que vous
apprenez quelque chose, ce silence, cette immobilité vous accompagnent tout le temps.

I : Ne s’agit-il pas de silence, d’immobilité forcés ?

K : Vous n’avez pas compris. Vous avez pris votre bain, vous êtes descendu, et vous observez, pas
superficiellement, mais vous regardez vraiment les arbres, vous regardez l’oiseau qui passe, vous
suivez le mouvement de la feuille dans le vent. Et quand vous regardez, que ce soit pour de bon. Ne
vous contentez pas de dire : « J’ai vu ça », mais mettez-y toute votre attention. Est-ce que vous voyez
ce que je veux dire ?

Donc, avant d’entrer dans la salle, regardez avec précision, avec attention, avec intérêt. Et lorsque
vous entrez, et que quelqu’un lit un texte, restez assis sans bouger, en silence. Voyez-vous ce qui se
passe ? Parce que vous avez jeté un regard exhaustif sur tout ce qui vous entoure, alors, lorsque vous
êtes assis, immobiles et silencieux, cette tranquillité devient naturelle et facile, parce que vous avez
auparavant mis toute votre attention à ce que vous regardiez. Et vous soutenez cette attention lorsque
vous êtes assis immobiles ; votre esprit ne vagabonde pas, il n’y a pas de désir de regardez quelque
chose d’autre. Vous êtes donc assis là, attentifs, et cette attention est le silence immobile. Vous ne
pouvez pas regarder sans être attentifs, c’est-à-dire sans être silencieux et immobiles. Je me demande
si vous voyez à quel point c’est important ?

Cette tranquillité est nécessaire parce qu’un esprit qui est véritablement tranquille, qui n’est pas
déformé, comprend ce quelque chose qui n’est pas déformé, qui est véritablement au-delà de toute
mesure de la pensée. Et c’est là l’origine de toute chose.
Vous voyez, vous pouvez faire cela, non seulement lorsque vous êtes assis dans cette salle, mais tout
le temps - pendant que vous parlez, que vous mangez, que vous faites du sport ; il persiste, ce sens de
l’attention dont vous avez fait provision en début de journée. Et au fur et à mesure que vous refaites cela, il se fait de plus en plus pénétrant. Alors, faites-le.

I : Mais, Monsieur, l’attention qu’on lui porte n’est-elle pas plus importante que le fait même d’être
assis là sans bouger ?

K : Il y a l’attention que vous avez mise à observer les oiseaux, les arbres, les nuages, et lorsque vous
entrez dans la salle, vous rassemblez cette attention, vous l’intensifiez. Et cela continue au cours de la
journée, même si vous n’y faites plus attention. Essayez demain matin, je vous interrogerai là-dessus.

Un examen, quoi ! (rires). Parce que quand vous quitterez cet établissement, il faut que vous ayez
saisi quelque chose. Alors votre vie sera sacrée. (silence).

Qu’en dites-vous, Sophia ? Ah, mais je vais la faire parler !

I : Par moment, nous oublions, et à ce moment-là, la pensée nous reforme.

K : Vous voulez dire ceci : j’ai observé les oiseaux, les arbres, la feuille, le mouvement de la branche
dans le vent, j’ai observé la lumière jouant sur l’herbe, la rosée ; j’ai été attentif, et lorsque j’entre
dans cette salle, je suis toujours attentif. Mais je ne suis attentif à rien de précis. Auparavant, j’étais attentif à l’oiseau, à la feuille ; ici, en entrant, je ne suis pas attentif à quelque chose, je suis
simplement attentif. Alors, dans cet état d’attention, la pensée s’immisce, n’est-ce pas ? : « Je n’ai pas
fait mon lit », « Il faut que je cire mes chaussures », que sais-je encore ? - et vous suivez cette pensée.
Alors, suivez-là jusqu’au bout, sans dire : « Je ne dois pas pensez cela ». Achevez votre pensée. Et
dans ce processus d’achèvement de la pensée, une nouvelle pensée surgit. Suivez donc chaque pensée
jusqu’au bout, de sorte qu’il n’y ait pas de contrôle, pas de contrainte.

Peu importe s’il y a cent
pensées qui surgissent. Je suis une pensée à la fois, ce qui rend l’esprit très ordonné. Je ne sais pas si
vous suivez tout ceci ?

I : Mais alors, à quel moment intervient le silence ?

K : Ne vous tracassez pas à propos du silence, parce que si la pensée entre en jeu, vous n’êtes pas
silencieux. Donc, ne vous forcez pas à être silencieux. Suivez cette pensée.

I : Mais est-ce que ça finit par s’arrêter ?

K : Oui, si vous allez jusqu’au bout. Mais si vous n’allez pas jusqu’au bout, la pensée reviendra,
parce que vous n’êtes pas allé jusqu’au bout. Vous comprenez ?
Par exemple, je sors de la maison, je fais le tour de la pelouse, et je regarde, j’observe la beauté, la
fragilité, le mouvement de la feuille. J’observe tout, puis j’entre dans cette salle et je m’asseye. Vous
lisez un texte, et je reste assis, immobile et en silence. J’essaie de rester tranquille, mais je bouge,
parce que j’ai l’habitude de m’agiter, il faut donc que je remarque cela, que j’y prête attention ; mais
sans chercher à corriger cette attitude. On ne peut pas corriger le mouvement de la feuille, n’est-ce
pas ? Donc, de la même manière, je ne cherche pas à corriger le tressautement de ma main, je
l’observe, j’y suis attentif. Et lorsque vous y êtes attentif, la main s’immobilise. Essayez. Je reste donc
assis là immobile, une seconde, deux secondes, dix secondes, et voici que soudain surgit une pensée :

« Il faut que j’aille à tel endroit cet après-midi. Je n’ai pas fait mes exercices. Je n’ai pas nettoyé la
baignoire ». Il s’agit parfois d’une pensée beaucoup plus complexe : « J’envie cet homme. A l’instant
même, je ressens cette envie ». Allez donc jusqu’au bout et observez.

L’envie suppose la
comparaison, la compétition, l’imitation. Ai-je envie d’imiter ? Vous suivez ? Allez jusqu’au bout de
cette pensée, et finissez-en avec elle. Ne la remettez pas à plus tard. Et lorsque surgit une autre
pensée, dites : « Un moment, je reviendrai là-dessus plus tard ».

Si vous voulez jouer ce jeu très scrupuleusement, alors notez chaque pensée qui vous vient sur une
feuille de papier et vous vous apercevrez bientôt à quel point la pensée peut devenir ordonnée, car
vous suivez chaque pensée jusqu’au bout, l’une après l’autre. Et lorsque vous allez vous asseoir en
silence le lendemain, vous êtes réellement immobile et silencieux. Nulle pensée ne surgit, parce que
vous êtes allé jusqu’au bout. Cela veut dire que vous avez ciré vos chaussures, vous avez nettoyé
votre baignoire, vous avez remis la serviette à sa place au moment voulu. Vous ne vous dites donc
pas en vous asseyant : « Je n’ai pas remis la serviette à sa place ».

Tout ce que vous faites est donc
achevé chaque fois, et lorsque vous vous asseyez, immobile, silencieux, tranquille, votre tranquillité
est extraordinaire et vous introduisez dans votre vie un sentiment d’ordre extraordinaire. Sans cet
ordre, vous ne pouvez pas être silencieux, mais quand vous l’avez, lorsque l’esprit est véritablement
silencieux, alors il y a la beauté vraie, et alors commence le mystère des choses. Voilà ce qu’est la
véritable religion.

Brockwood Park, Hampshire, Angleterre Le 9 septembre 1970

Bulletin n°66 – 1994 – Entretien entre Krishnamurti et des élèves et enseignants à Brockwood Park 11/07/12 11:21





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