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COMPRENEZ-VOUS CE DONT JE PARLE

Dans cet extrait, Krishnamurti s’adresse, lors des rencontres de Saanen (Suisse) en 1974 aux enseignants de l’Ecole de Brockwood Park en Grande Bretagne.


Il est cependant évident que ceci est destiné à tous les enseignants et éducateurs de toutes les écoles, ainsi qu’aux parents de toutes nationalités.

(…) Travaillons-nous toujours dans la ligne traditionnelle ?

Je ne dis pas que ce soit le cas, je pose simplement la question. Savez-vous à quoi je fais allusion quand je parle de ligne traditionnelle ? Je songe à tout ce qui est absolument nécessaire : être plein de bonté, avoir le souci de l’autre, donner de son temps à chaque élève – les examens, eux, étant nécessaires ou non en fonction de l’élève ; je songe aussi à la nourriture, à la qualité d’accueil, etc. C’est tout cela que je qualifierais volontiers de traditionnel – et cela, toute équipe d’enseignants intelligents et modernes est désireuse de le réaliser.

Sommes-nous toujours dans la ligne de cette tradition ? Je ne sais pas, je pose simplement la question. Certes on peut repousser les limites de la tradition, élargir des traditions trop étroites, mais on reste toujours dans le même domaine, celui de la tradition. Notre action s’effectue-t-elle dans ce cadre restreint de la tradition ?

Un instant, accordez-moi juste un instant pour que je puisse y voir plus clair. Se pourrait-il, au contraire, que notre action touche une dimension qui échappe à toute tradition ? Si nous pouvions en arriver là, alors on pourrait soit recourir à la tradition soit ne pas y recourir – et les conséquences seraient tout autres. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre. Je cherche les mots pour me faire clairement comprendre.

Voyons – puis-je me permettre d’être quelque peu traditionnel ? Je n’aime guère dire cela, mais voilà, il faut le dire : il existe, partout dans le monde, une tradition qui est valable. Elle est en voie de destruction, mais elle existe et elle a un poids immense. Et il existe une autre voie, qui n’est pas de même nature, et que nous qualifierons de « sainte » pour l’instant – bien que je déteste ce terme. Ne soyez pas obnubilés par ce mot. On a donc ces deux courants, l’un, traditionnel, est étranger à toute notion de sainteté, l’autre en est imprégné : pouvons-nous puiser à cette source-là ? Est-ce que vous me comprenez ? Car cette source, quand on y puise, a des effets étonnants. Je me demande si le message passe entre nous ? Ces propos semblent-ils insensés ?

Ce ne sont pas là des impressions. Prenons un exemple : la guerre, avec son cortège de haine, existe, n’est-ce pas ? Elle n’a pas disparu, la menace plane. Ce n’est pas juste une impression : elle existe réellement. La haine – la brutalité, la violence, la tuerie – plane dans l’air ambiant, rôde dans les foyers. Elle existe. Les armées préparent la guerre, les gouvernements font de même, elle existe donc bel et bien. Que cela passe ou non par l’ignorance – elle existe. Et il y a aussi un territoire où le bien – gardons ce terme pour l’instant – existe. Il y a ceux qui sont authentiquement religieux, au bon sens du terme, et qui refusent de tuer. Cela existe aussi.

Ces deux catégories existent donc. Et il y a quelque chose qui les transcende l’une et l’autre. Cette chose, je ne veux pas encore la nommer, mais seulement l’explorer. Je déteste parler de cela, mais les faits sont là ; ces deux camps traditionnels existent. L’homme dédie la plus grande part de son temps et de ses capacités au camp de la haine, de l’antagonisme, de la guerre, etc. Et il en réserve une petite partie – mais pas la totalité – à ce camp du bien. Ses capacités sont plutôt orientées vers le premier que vers le second. Et puis il existe une énergie – elle existe forcément, mais elle n’appartient ni à un camp ni à l’autre, car ils sont tous les deux sous le contrôle de l’homme.
N’avez-vous pas vous-mêmes constaté les faits ? Les guerres qui se succèdent aux quatre coins du monde depuis des siècles et des siècles ont créé une certaine atmosphère – n’est-ce pas ? Mais il s’est aussi trouvé des hommes bons et justes, et cela a également créé une certaine atmosphère. Ces deux camps, ces deux territoires sont dans le périmètre de la perception humaine, des capacités humaines. Et nous essayons de quitter le premier territoire pour passer dans l’autre – celui du bien. Nous essayons de passer de l’un à l’autre, mais il me semble que nous restons toujours au niveau traditionnel.

Or je veux passer à autre chose. Nous avons épuisé nos énergies sur ces deux territoires, et je crois qu’il existe une autre dimension qui peut, si nous y avons accès, nous fournir une énergie qui n’appartient ni à l’un ni à l’autre des deux champs précédents. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre.

Mary Zimbalist : Suggérez-vous que les deux champs en question émanent tous deux de l’homme ?

Krishnamurti : Oui, oui.

M. Z. : Alors que cette autre chose, au contraire

K. : N’est pas issue de l’homme. Est-ce que vous saisissez ? Et je crois que nous pouvons entrer en contact avec cette chose, et que lorsque ce contact aura lieu, chacune de nos actions en sera transformée. En fait, ce que je dis là, c’est ce que disent les gens religieux, mais sous d’autres formes – je ne parle pas des scientifiques, ni des artistes, mais des individus profondément, authentiquement religieux. Pas des saints – les saints ont été fabriqués de toutes pièces par l’homme – mais de ceux qui sont allés au-delà de ces deux domaines traditionnels. Or, j’en suis convaincu, si nous parvenons à ouvrir une voie d’accès à cette autre chose, elle agira. Elle est aussi réelle que l’atmosphère, que la structure même de la guerre, du mal, de la destruction, aussi réelle que tous ceux qui s’efforcent d’être bons et justes, aussi réelle que les Quakers ou que sais-je encore – cette chose est aussi réelle que tout ceci. Est-ce que vous saisissez ?

Voilà pourquoi je demande si c’est toujours à ces deux premiers niveaux que nous fonctionnons. Nous rejetons la guerre, la haine, l’antagonisme et tout le reste, mais ce vers quoi nous tendons de toutes nos forces porte encore l’empreinte de l’homme. Or il existe une autre énergie qui, elle, ne doit rien à l’homme. J’ai beau pratiquer la méditation, m’exercer à être quelqu’un de bien, à vouer aux autres un amour absolu, tout cela, quelle est votre réaction, que ressentez-vous ?

Vous connaissez l’univers de la guerre – gardons ce terme pour l’instant. Et vous connaissez l’univers du bien. Nous savons ce que sous-entendent ces deux univers. Et, comme nous l’avons souligné, ils sont tous deux nés de l’homme, ce sont donc des univers matériels, matérialistes. Et l’homme est depuis toujours en quête de quelque chose qui transcende le matériel, qui transcende ces deux univers. Car ils sont loin d’être satisfaisants ; un individu profondément intelligent ne saurait s’en contenter. De toute évidence. D’où la question que se pose cet individu : « Existe-t-il une sphère dans laquelle les choses issues de l’homme n’aient qu’un rôle mineur ? ».
Les deux autres sphères, je les connais très bien. Je les ai fréquentées, j’en connais tous les rouages subtils, tous les problèmes, et je sais aussi tout le mal, toutes les souffrances et toutes les affections qui leur sont liées. Je les connais très bien, et elles sont peu satisfaisantes. Non que je sois en quête de satisfaction ou de gratification, mais tout cela se résume à une si mince affaire. Ce que je veux, c’est voir l’immensité du firmament – pas le petit pan de ciel conçu par l’homme. Pouvons-nous, tous ensemble, discerner cela ? « Discerner » au sens d’entrer en contact avec la chose - il ne s’agit ni de spiritualisme ni de mysticisme, ni de tout ce fatras, non ce n’est pas du tout à cela que je fais allusion. Je reconnais ces deux dimensions comme étant d’origine humaine, et par conséquent tout à fait incomplètes ; existe-t-il donc une chose qui ait une complétude absolue ? Et cette chose, mon esprit est-il capable d’entrer en contact avec elle, de la capturer, de la regarder en face ?

Ce que les hindous nomment brahman – cet état qui advient lorsqu’on renie totalement ces deux dimensions marquées du sceau de l’homme — en est l’une des traductions. J’exprime les choses à ma manière, qui n’est pas la leur — les hindous ont leur propre terminologie, leur propre mode d’expression. Les chrétiens – les vrais, pas les chrétiens de pacotille – on dit, eux aussi, à leur manière, que l’homme devait transcender tout ce dont il est question ici. Voilà pourquoi je m’interroge, comme si j’étais en position de maître à élève face à vous. J’ai essayé – je le dis – des deux voies traditionnelles au sein de l’école. J’ai tout essayé, mais je ne suis satisfait ni de l’une ni de l’autre de ces deux voies. Elles ne m’insufflent pas la flamme, la passion, l’élan, le feu. Si elles m’apportent quelque chose, j’en reste cependant toujours au rôle de réformateur social. Or c’est la passion qu’il me faut, afin de pouvoir créer à partir de cette passion.
Si nous discutons ici de tout cela, c’est pour pouvoir en fin de compte découvrir la réponse. Nous devons définir clairement le problème et le mettre devant nous. Le problème est le suivant : nous avons constamment oeuvré — et nous oeuvrons peut-être encore – dans cette
Sphère ’inspiration humaine.

C’est au sein de cette sphère que se fait notre éducation et c’est plus ou moins dans la même sphère que nos contacts se nouent. Alors, je me le demande, est-il possible d’entrer dans une autre dimension, celle d’où jaillissent des miracles ? Ne sursautez pas au mot de « miracle » - nous disions plutôt : une dimension d’où surgit quelque chose de neuf ? Je ne sais trop comment dire. Mais voyons – tout cela, l’homme l’a vécu. « Je veux découvrir cette dimension, ou cet état qui est la source de toute vie » – voilà ce que dit tout bon scientifique. Moi, je formule les choses différemment : je parle de ce d’où vient et à partir de quoi commence toute chose. Cette dimension, c’est à vous de la découvrir. Pouvons-nous, tous ensemble, y accéder ? Sinon, nous continuerons à suivre les mêmes ornières familières du « bien ». Pouvons-nous, tous ensemble, accéder à cette nouvelle dimension, à cette nouvelle approche – au lieu de coller à la tradition ? Ce n’est pas en devenant de plus en plus juste, ou bon, ou de plus en plus attentionné, que je pourrai avancer. On peut avoir une école de tout premier ordre, selon les critères traditionnels. J’entends par là qu’on y trouve des gens vraiment exceptionnels,

vraiment bien, au sens le plus profond, le plus large – et pas seulement au sens bourgeois – des gens qui ne tueront jamais, etc. Mais c’est encore trop peu. Il manque cette étincelle de divin, cette étincelle d’éternité – peu importe comment on nomme son origine. Cette étincelle, peut-elle jaillir soudain en nous ? Sinon, nous ne ferons que jouer sur le ton de la tradition. Je ne dis pas que cela ne soit pas nécessaire, mais cet ordre primordial fera défaut. C’est ce qui se passe en général.

J’essaie de vous faire comprendre que ces deux voies sont inadéquates à mes yeux. Je vous dis : « Pour l’amour du ciel, sortez de cette maudite ornière, car dès l’origine, l’humanité n’a cessé de vouloir produire des êtres humains qui allaient réformer la société, l’améliorer. Mais j’estime que cela ne suffit pas. Cela ne m’ouvre pas, ne me libère pas le coeur, cela ne donne à mon cerveau aucun espace largement ouvert - voilà tout ! Alors je me dis : »Mon dieu, mais comment obtenir ce résultat ?" Et il y va de ma responsabilité de l’obtenir, et de faire en sorte que cette autre dimension soit mise en acte ici même. Je créerai alors une école à nulle autre pareille.

Certes il est nécessaire de travailler en tenant compte des voies traditionnelles de l’enseignement, mais je ne veux pas que mes racines soient de ce côté-là.

Mes racines, j’ignore où elles sont, peut-être n’en ai-je pas du tout — c’est peut-être cela, la vraie réalité. Et parce que je suis sans racines, c’est au firmament entier que je m’ouvre. Est-ce que vous comprenez ? Que puis-je dire d’autre à ce sujet ?
On ne peut donc pas appartenir à ces deux camps. Mais cela signifie-t-il que l’on tienne la source éternelle ?

Ecoutez-moi bien. Etant enfant, j’ai été élevé dans la tradition hindoue dès l’âge de huit ans ; père et mère se conformaient aux règles de l’orthodoxie la plus stricte, menant une vie très simple, méditant, fréquentant le temple. Puis je fus adopté, ainsi que mon frère, par des gens qui disaient : « Le Maître nous prédit que ce garçon va être etc., etc. » Ils élevèrent l’enfant avec un soin jaloux, veillant sur lui, ne le laissant jamais seul afin que nul ne puisse le corrompre. Il fut l’objet d’une attention extrême. Puis tout cela cessa, et ils déclarèrent alors : « Voici le futur Instructeur du Monde ». Ce n’était pourtant qu’un garçonnet de quatorze, quinze ans, qui ignorait tout de ces choses-là. Comprenez-vous ce que je dis ? Elles entraient par une oreille et sortaient par l’autre : je n’ai pas été conditionné – ni en tant qu’hindou ni en tant que théosophe. Pourtant ils affirmaient que ce Maître, qui est éternel – et que sais-je encore – allait parler par ma bouche. Vous comprenez ? Une personne devenait la traduction vivante de toutes leurs croyances. Saisissez-vous ce que je veux vous dire ? Cette personne était censée entrer en contact avec eux sur un autre plan que le plan ordinaire, pour leur transmettre des messages, et ainsi de suite. Une personne ? C’est hors de question, voyons ! La personne humaine devient bien trop petite lorsqu’il est question de telles dimensions célestes ! Si vous êtes élevé dans un tel contexte, ou bien vous êtes conditionné, ou bien vous êtes détruit.
Comprenez-vous ce que je veux dire ? Est-ce que vous m’écoutez tous ?

Et pouvez-vous à présent, vous tous, être cela ? Comprenez-vous ce je veux dire ? De telle sorte que vous soyez responsables de la chose la plus sacrée qui soit. Je ne vois pas d’autre façon de le dire. Comprenez-vous à quoi je fais allusion ? Tout cela est diablement nouveau, tellement inédit pour vous ! Comprenez-vous ce que veux dire ?
Je veux que mon fils puise aux eaux de la vie. Des eaux profondes, pas des fleuves humains ni des eaux humaines, mais des eaux n’ayant ni commencement ni fin, des eaux incommensurablement profondes. Je veux qu’il s’abreuve à ces eaux, et cette responsabilité vous incombe.

Et je vous dis : « Ne jouez pas sans fin sur le terrain traditionnel. » A vous de trouver une autre voie. C’est cela la créativité, ne croyez-vous pas ?

Extrait de : Rencontres de Saanen (Suisse) en 1974 aux enseignants de l’Ecole de Brockwood Park en Grande Bretagne. Bulletin ACK N°76.
Photos : - Copyright Mark Edwards





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